samedi 14 juillet 2012

Jésuites

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Les textes de cette page sont tous extraits du livre "Questions autour de l'homme réel" de François Ader
Oui, je suis « jésuite » à travers des disparus qui m'ont construit et me construisent encore : Teilhard, dont je lis et relis la correspondance, Alfred Delp, dont les écrits publiés par Michel Rondet me parlent toujours autant, Joseph Huby, avec qui je fus si heureux de m'entretenir tant j'aimais, dans le merveilleux commentaire de Saint-Marc, son approche de Jésus ; et puis d'autres, moins connus, galerie de visages singulièrement typés, qui ont eu dans mon existence des rôles décisifs ou bien simplement qui furent là, avec leur sensibilité, et qui sont toujours présents à mon cœur : Maurice Bourbon, Henri Niel, Bernard Geoffroy, mon camarade de collège Pierre Toulouse, Maurice Bidard, Jean-Marie Le Blond, Henri Holstein, Emile Rideau… Il faudrait en citer bien d'autres.

Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre

C'est alors, je crois, que je commençai de me redire plus souvent à moi-même, en guise d'appel, de prière, et tout en marchant, des mots qui m'avaient toujours frappé dans les pages autobiographiques d'Ignace de Loyola, dites « Récit du Pèlerin » parce qu'il y relate ses routes de France, d'Italie et de terre Sainte : « Il allait se demandant : quid agendum » : « que faire ? » Bien des raisons me rendaient sensible à cette petite phrase. D'abord qu'elle ait été pensée sur des routes, en marchant. Puis qu'elle ait été l'expression, dans ce cadre nomade, et comme marginal, de ce qui devait plus tard, explicité dans un contexte mystique, et plus organique aussi, devenir la trame même d'une existence stable, et pourtant pérégrinante : chercher Dieu, le chercher sur la route des choix qui jalonnent toute vie. Enfin sa très humaine harmonique d'embarras : de perplexité.

Père Pedro Arrupe  

La maladie du Père Arrupe


Et puis, en mai, c'est l'attentat contre le Pape. Retard encore, donc. En juin, le Père Arrupe part pour Yaoundé, puis en juillet pour Manille. Ces deux déplacements sont épuisants. À son retour à Rome, le 7 août, il est pris d'un malaise lorsqu'il débarque de l'avion : thrombose cérébrale. Trois jours après, le 10, il peut désigner comme « Vicaire », pour le suppléer durant le temps de sa maladie, le Père Vincent 0' Keefe, déjà chargé par lui du gouvernement pendant ses derniers déplacements, toutes décisions pleinement conformes au Droit de la Compagnie de Jésus. Deux mois plus tard le Père Arrupe, dont l'état s'améliore lentement, peut quitter l'hôpital et s'installer à l'infirmerie de sa résidence. Le retour a lieu le 5 octobre.

La prise de contrôle par le Pape

C'est le lendemain, 6 octobre, qu'arrive à cette Curie le Cardinal Secrétaire d'État, Monseigneur Casaroli, porteur d'une brève lettre du Pape, en date de la veille, dont il vient donner lecture au Père Arrupe, qui recommence à peine à parler. Le message est vite transmis : un « délégué personnel » de Jean-Paul II, le Père Paolo Dezza, est désormais chargé de préparer la Congrégation Générale et d'exercer au nom du Pape, en vertu de sa délégation, la « surintendance » du gouvernement de la Compagnie. La fonction du Père O'Keefe n'a donc plus d'objet. Il reconduit à la porte Mgr Casaroli sans qu'il y ait entre eux, paraît-il, un mot d'échange. Le Père Arrupe, qui reste en titre « Supérieur Général », n'a eu qu'un mot, et il le redira bien des fois : « obéir ».

Les justifications

L'exorde est un hommage « de vive reconnaissance et gratitude » à la Compagnie de Jésus et à chacun de ses membres « pour la contribution historique d'apostolat, de service, de fidélité au Christ, à l'Église et au Pape que depuis des siècles ils apportent… » Hommage d’« une signification spéciale dans les circonstances actuelles ». Le Pape rappelle en effet « la situation incontestablement particulière et exceptionnelle » dont il explique ainsi l'origine : « On sait que par suite de la maladie qui a frappé le très cher Père Arrupe, j'ai jugé opportun de nommer mon Délégué personnel et son coadjuteur pour gouverner l'Ordre et préparer la Congrégation Générale ». Il se félicite de l'accueil « authentiquement ignacien » réservé par « les membres de l'Ordre » à cette « intervention » qu'il appelle une « expérience ». Il le dit, précise-t-il, « avec une intense émotion ».

Père Pittau  

Le Père Pittau, nommé par Jean-Paul II comme adjoint du Père Dezza, reconnaîtra le 8 mars 1982, dans une conférence de presse : « Ces derniers mois ont été pour la Compagnie de Jésus un temps d'expérience spirituelle assez profonde. (…) Je peux dire avec fierté que les Jésuites ont bien reçu cette intervention du Saint Père… » Sans doute. Mais l'auteur de l'article « Un temps d'épreuve », paru dans le « Jésuites de France » de 1982, évoquera non sans raison « l'émotion, la surprise et la meurtrissure de beaucoup de Jésuites à la suite de ce qui vient d'arriver… »
J'ai dit le 20 mars au Père Pittau, durant cette réunion dont j'ai déjà parlé, comment ce terme de « geste d'amour », pour qualifier une conduite aussi déroutante, pouvait être ressenti par le lecteur comme une atteinte à la vérité du langage : comme un défi. L'adjoint du délégué personnel du Pape eût la droiture de me répondre « oui »: « Si nous lisons seulement la lettre, on peut douter. Mais si nous réagissons avec l'esprit de foi et avec l'expérience de ces cinq mois, nous pouvons voir cet amour du Saint-Père… Mais, comme il le dit, ce fut pour lui une épreuve, une expérience douloureuse. Il le reconnaît ». A-t-il pour autant senti que ce pouvait en être une, profonde, pour ceux qu'il châtiait ? Il ne me paraît plus possible, aujourd'hui, de se justifier d'une blessure infligée en disant d'elle qu'elle est un acte d'amour. C'est alors une dérision.

Pierre Teilhard de Chardin 

Il faut avoir la hauteur de vues d'un Teilhard

Ou bien il faut avoir la hauteur de vues d'un Teilhard, ce recul exceptionnel, don de grâce et don de nature, souvent aidé par l'appui vital d'intérêts puissants et par l'assiette que donne un accomplissement humain hors du commun – tous les hommes de troupe n'en sont pas là – et qui fait voir chez les chefs, dans la désinvolture de certaines manières, un aspect des purifications passives à travers lesquelles, par des courbes, et parfois au moyen de squelettes, la Vie progresse.

Aimer et à servir l'univers dont nous faisons partie

Je pense à ces mots de Teilhard, juste avant ceux que j'ai cités tout à l'heure : « C'est la puissance religieuse de la Terre qui est appelée à subir une crise définitive, celle de sa découverte. Nous commençons d'ailleurs à comprendre déjà que la seule religion désormais acceptable est celle qui nous apprendra d'abord à reconnaître, aimer et à servir l'univers dont nous faisons partie… »

Il me serait impossible de garder le Péché Originel dans une « cassette close »

Celui-ci, en réponse à dix pages de Teilhard sur le Péché Originel, lui avait écrit que ce dogme était une « cassette close ». Teilhard insiste : « Il me serait impossible de garder le Péché Originel dans une « cassette close » (…) Si le christianisme n'a à nous offrir que des « cassettes closes », nous aurons vite fait de les jeter par-dessus bord, lui et elles ». Et il écrit en 1951 : « En vérité (et en vertu même de toute la structure de ma pensée) je me sens aujourd'hui plus irrémédiablement lié à l'Église hiérarchique et au Christ de l'Évangile que je ne l'ai jamais été à aucun moment de ma vie. Jamais le Christ ne m'a paru plus réel, ni plus personnel, ni plus immense »

Alfred Delp  

Je peux reprendre pleinement à mon compte le mot d'Alfred Delp disant du jour de son ordination sacerdotale : « Comme j'ai été heureux alors d'être prêtre et d'avoir pour vocation de bénir et de sauver ».
Il y a d'abord l'influence d'un homme – Alfred Delp – dont les écrits me sont devenus familiers, et notamment son analyse de la difficulté de l'homme moderne à « faire confiance », avec ce corollaire d'une « perversion des valeurs » qui donne à l'Église, en face de cet homme-là, le visage d'une réalité menaçante. Je me suis nourri de cette pensée fière, consacrée par une mort de martyr, j'ai lu, relu, ce recueil ouvragé par un ami, et l'appel de Delp à se soucier avant tout de l'homme malade, au-delà des formes et des « arrogances », cet appel lancé d'une prison, il n'a cessé de nourrir ma présence auprès des hommes, si imparfaite qu'elle ait été.

Pierre Ganne  

C'est le langage même de l'Évangile, et la prééminence tant affirmée de « l'homme » sur « le sabbat » – le souvenir, aussi, de quelques heures stimulantes, déterminantes, avec Pierre Ganne, à Fourvières, pendant mes années de théologie qui m'ont fait un jour désirer de passer en quelque sorte par l'athéisme et puis, après cela, de me relier, à travers mon imaginaire, aux représentations mystérieuses du christianisme des premiers temps.

Didier Rimaud 

Puis j'ai pris, dans le dernier recueil de Didier Rimaud, « Des Grillons et des Anges », l'une ou l’autre de ses nouvelles « prières eucharistiques ». Ce n'est pas que je consone aisément, d'emblée, à l'expression des sentiments qu'elles évoquent. Mais outre que leur nouveau-né me dépayse heureusement, leur beauté poétique, et puis l'amitié, me font pressentir, dans ces perceptions très éloignées de mon immédiat, un champ possible de désirs : possible, et sans doute plus proche que je ne le crois de ce fond de moi que j'ignore encore, mais qui est certainement plus vaste, j'en suis convaincu, que ce que j'en connais.








Rassemblés pour les 50 de prêtrise de François Ader

    Jean d'abord, qui voulut dire un mot bref, mais avec quelle chaleur et quel cœur… Jean, « supérieur » toute sa vie, et maintenant au sommet, de plus en plus ample, épanoui, ferme aussi, avec toujours sa fraîcheur naïve.
   Alain, longtemps préfet des études et professeur, Supérieur de Sainte Geneviève, à nouveau professeur, puis arrivé rue de La Tour après « mai 68 », navigateur avec des drogués, notre supérieur ensuite, avant de partir au Japon trois ans, puis d'être maintenant chargé d'une paroisse.
    Claude, et son extraordinaire expansionnisme : la Chine continentale, le Japon, Formose, le Vietnam, Paris, sa fécondité littéraire, caritative, financière, son ample et désinvolte intelligence.
    Edmond, son punch formidable, … et redoutable, sa vie dans les Collèges, sa charge de Secrétaire National adjoint de l'enseignement catholique, puis sa venue chez nous, nos rapports tumultueux, et maintenant sa vie courageuse et solitaire de journaliste avec, pour vivre, et à mi-temps, la direction d'un organisme de retraite.
    Robert, l'ami sûr, si longtemps dans les Collèges ou rue de la Tour, avec son immense culture et sa sensibilité frémissante, et transplanté maintenant, lui le Breton périgourdin, comme Supérieur de la maison de Colmar.
    François, mon co-chambriste à Vals – il y a quarante-trois ans – d'abord Supérieur de Collège, puis Provincial, puis rue de la Tour, responsable des Collèges, puis à nouveau Supérieur, d'une telle élégance dans la compagnie de sa grave artérite, et si vivement affectueux.
    Jacques, cet Alsacien d'origine devenu méridional, et d'une rare compétence au rugby, venu de Toulouse remplacer Robert, le seul de nous tous à continuer le travail d’« Inter-Collèges », avec l'autorité de ses vingt ans d'enseignement, et de plus en plus d'ampleur pour compléter ses minuties de technicien de l'audio-visuel.
   Charles, mon Supérieur de ces dernières années, longtemps directeur d'une maison d'exercices spirituels, mon compagnon de route, jadis, l'ami sachant d’expérience ce qu'est une « analyse », dont j'eus comme élève un de ses frères, comme voisine l'une de ses sœurs, et dont je connus bien ses parents.
    Claude, un autre Claude, le nouveau Vice-Provincial, dont j'ai dit l'itinéraire quand j'ai parlé du dîner que nous prîmes ensemble.
    Et puis Ignace, mon compagnon depuis vingt-huit ans : le toujours jeune, impénétrable et merveilleux Ignace, au service, maintenant, d'une autre communauté,
    Manquait Joseph, sa compétence de savant, sa stupéfiante maîtrise des textes, que je n'ai pas pu joindre jusqu'alors, retenu sans toute en dernière heure par quelque « marginal » aux abois, lui que hante l'exemple de Jésus.
    Et puis « Petrus », bien sûr, sans lequel n'eût pas existé ce groupe, maintenant à Pau, malade, et que j'avais informé de cette rencontre…

Autant d'hommes, autant de souvenirs : et d'abord de conflits, avec chacun d'eux ou presque, et parfois véhéments. Mais souvenirs aussi d'affections profondes. Autant d'hommes, autant de mystères. Et c'est cela justement, ce « grand bruit d'hommes », cette somme de présences et de mystères, cette immense « matière première », ces destinées lumineuses, et aussi tellement obscures, ces liens enchevêtrés entre nous tous, et avec tant d'autres, c'est cela dont je voulais rendre grâces. Mais dans le dépouillement, dans la sobriété de nos routes obscures.
En tout cas je fus heureux, profondément heureux, de cette célébration de nos Vies, et « entraîné (pour un instant) au-delà de moi-même » dans une sorte de fusion des consciences, proprement divine. Je n'oubliais rien de nos singularités, rien de nos conflits, de nos heurts, mais un Mystère nous liait, c'est sûr, et je ne peux nier qu'il soit le fait de ces appels à un groupe humain que caractérise son regard sur l'humanité de Jésus et qui a rendu possibles, entre nous, ces compagnonnages.


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