samedi 14 juillet 2012

La mère


Les textes de cette page sont tous extraits du livre "Questions autour de l'homme réel" de François Ader


Alice Ader, mère de François fait un shampoing a Françoise Ader sa belle fille.

   Une artiste

Ma mère était une artiste, une pianiste d'une sensibilité extrême, une croyante à la vie proprement mystique, une maman merveilleuse.

Culte de l’obéissance

Alice Ader pose parmi les gascons chasseurs amis de son mari
Il y avait en effet chez ma mère, un culte pour l'obéissance. … Chez ma mère, dans une foi religieuse très typée sociologiquement qui semblait lui faire négliger complètement la question du « sens » et des raisons : « Il n'y a pas à discuter, à ergoter : il faut se soumettre, obéir… » Ce qu'elle faisait elle-même, sans se rendre compte qu'elle y avait, elle, du plaisir : du plaisir à plaire à Dieu, et, dans un autre domaine, à son mari.

Car c'était elle qui s'asservissait à mon père

Car c'était elle, d'abord, et délibérément, qui s'asservissait à mon père, et y asservissait aussi, me semble-t-il, ses plus jeunes enfants. Sans doute mon père, l'âge venant, nous supportait-il moins bien. En tout cas je me rappelle combien ma mère, première servante de son mari, nous incitait à ne pas le déranger, à ne pas l'agacer…

Une mère est tout

Une mère est tout pour l'enfant qui vient de naître. Mais ce lien vital … j'ai dû le vivre avec une intensité fabuleuse, avec un appétit féroce, dévastateur. C'est un tel gain d'avoir un être à soi ! Et quelle mère, eût-elle déjà tant d'enfants, et si bien aimés tous, quelle mère aurait pu n'être pas sensible à pareille attente, si vive, tellement avide, lorsque les autres pouvaient paraître avoir d'elle un besoin moins immédiat. J'ai dû faire en elle une demeure inébranlable, m'y installer, m'y fixer. Pour la vie !

La danse

Mon frère raconte alors seulement l'anecdote que narrait volontiers ma Mère à mes aînés, paraît-il, lorsqu'ils étaient encore jeunes. Pendant une danse, au cours d'un bal, son danseur l'avait appelée « Mademoiselle ». Elle avait alors vingt-cinq ans. Ma Mère ne corrigea pas l'expression. Mais elle dit à ce Monsieur, la danse achevée : « La demoiselle avec qui vous venez de danser est mariée, et mère de cinq enfants. » Et mon frère de conclure par ces mots sa rapide évocation : « Je n'ai jamais vu dans ses yeux qu'amour, tendresse et indulgence, car elle savait dominer ce qu'en certaines circonstances sa vivacité naturelle pouvait lui inspirer de sentiments d'une autre nature… »

J'accaparais leur mère, et son épouse à ce père

Et puis l'amour, par nature, n'est-il pas toujours ambigu ? Comment n'aurais-je pas été, bien sûr inconsciemment, quelque peu jalousé, et jaloux moi-même ? J'accaparais leur mère – « leur mère » – à tous ces grands, et son épouse à ce père. Comment ne les aurais-je pas vus parfois, tous ceux-là, comme des agresseurs ?

N'avais-je pas la meilleure part : ma Mère

Poliné la maison de famille
N'avais-je pas la meilleure part : ma Mère ? Et pourtant c'est elle qui devait me dire un jour une parole plus déterminante. J'avais alors commencé de me rebeller. Oh, timidement. Mais enfin, quand même, un petit peu… « Tes grands frères te trouvent égoïste, mon chéri. (Et eux ?) Et comme ils savent que tu veux devenir prêtre, tu devrais faire attention. Ce n'est pas un bon témoignage… » Oh, c'était dit avec une immense tendresse, immense. … C'était un langage « élevé », qui ne pouvait donc que me « grandir »…

J'ai reçu d'elle son amour pour Jésus

Nul doute qu'à travers la connivence qui me liait à ma mère, j'aie reçu d'elle son amour pour Jésus, le sens qu'elle avait de sa « personne », son goût pour les paroles d'amour des Évangiles – ces évangiles dont elle avait toujours le texte dans son sac – et que, le moment venu de concrétiser une orientation qui semble avoir été considérée comme toute naturelle par mon entourage, tout le monde y trouvait son compte depuis que, tout petit enfant, je jouais à la Messe et embauchais pour des processions cet entourage complaisant.

Humainement il est perdu

Au cours d'une visite à mon frère aîné, malade, celui-ci m'a raconté cette soirée vécue par notre Mère au plus fort moment de la typhoïde de notre père – elle avait alors 27 ans et six enfants – lorsque le médecin lui dit : « Humainement il est perdu… Il n'y a plus que la prière », qu'elle s'en fut alors à l'Église Saint Thomas d'Aquin et qu'au lendemain matin le médecin lui dit : « Vous avez du bien prier : il est sauvé »…

 « Indispensable » à ma Mère

Alice Ader et ses petits fils Denis et Jean
Que j'avais été jaloux de mon Père, certes... Mais que je m'en étais tiré en étant « indispensable » à ma Mère. Et que j'en payais le prix, maintenant, à travers les formes de ce Sacerdoce que je lui ai offert pour satisfaire son désir, et pour n'être pas seul. Et je commence à m'avouer, c'est dur, la haine que je porte à ma Mère pour ce désir qui m'a châtré, qui me rend incapable, maintenant, d'être homme, d’« aimer » une femme autre que marginale…

Exister face a mon père à travers ma mère

Exister tel que je suis, en me respectant. Face à mon père : … et face à ma mère. Ou plutôt face à mon père à travers ma mère. Car c'était elle, d'abord, et délibérément, qui s'asservissait à mon père, et y asservissait aussi, me semble-t-il, ses plus jeunes enfants. Sans doute mon père, l'âge venant, nous supportait-il moins bien. En tout cas je me rappelle combien ma mère, première servante de son mari, nous incitait à ne pas le déranger, à ne pas l'agacer…

Aimer

Ces jésuites de mon Collège, image collective à mes yeux d'un certain refus des instincts, et des besoins, je les ai aimés, profondément aimés, et ce n'était pas sans raison. Quant à ma mère, si je me devais de dire ce qu'il y eut à mes yeux d'inconsciemment irrespectueux, et d'ambigu sans doute, dans son désir trop ardent d'un fils prêtre, c'est à ma connivence avec elle, je le sais, que je dois de pouvoir « sentir », éprouver, aimer. Et d'être prêtre.

Partir

VERS MIDI, le mercredi 16 Janvier 1945, nous sommes avec papa sous les grands ifs du cimetière d'Auch. Devant nous les coteaux, et, plus loin, cachées ce jour-là, ces Pyrénées que Maman aimait tant.....
Les jeunes filles de Pavie, si souvent entendues, les dimanches, à l'église, ou les jours de grande fête, au Cédon, viennent de chanter pour Maman « ln Paradisum »... Les gens du village nous ont dit et de quel cœur, leur grande tristesse... Et, de pavie à Auch, avec le corps de Maman, nous avons refait cette route qui était sienne...
L'archiprêtre de la cathédrale achève maintenant les prières de l'ensevelissement. Papa est un peu devant nous. Quand tout est fini, il a, ce cher Papa, un geste qui est tout lui, un petit adieu de la main comme un « au revoir » familier, charge d’amour et de gratitude...
Dans ce geste de Papa, devant cette tombe ornée de couronnes aux noms de tous les petits-enfants de Papa et de Maman, c'est toute la famille qui est, une fois encore « rassemblée », et toute cette lignée aussi, qu'a entrevue Maman d'un regard prophétique...
J'ai dans les mains son Missel. Une petite feuille dépasse. Elle est là pour marquer un texte liturgique qui lui est très cher, un « Offertoire », qui résume sa vie :

Seigneur mon Dieu, je vous ai offert toutes ces choses avec joie dans la simplicité de mon cœur, et je me suis réjoui de voir tout ce peuple assemblé ; ô Dieu d’Israël, conservez-nous cette bonne volonté. Alléluia !
Souvenir pour eux, François Ader, 1948,


Les textes de cette page sont tous extraits du livre "Questions autour de l'homme réel" de François Ader

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